Didier Porte et Stéphane Guillon : l'humour et ses limites

Ne vous êtes-vous jamais senti mal à l'aise devant un spectacle d'humour ? Ne vous êtes vous jamais dit qu'ils allaient trop loin dans leur satire ? Aujourd'hui, le Mag s'interroge sur le sujet à travers le parcours de deux humoristes controversés. Souvenez-vous, il y a un an, le paysage culturel a été secoué par un coup de théâtre à la radio France Inter. 

En effet, deux chroniqueurs humoristes bien connus, Stéphane Guillon et Didier Porte, ont été renvoyés du jour au lendemain par la direction. La raison : leurs propos ont été jugés excessifs et injurieux. La polémique a alors soulevé tout le pays : censure politique ou punition légitime pour propos publics calomnieux et injurieux ? Dans tous les cas, la véritable question se situait là : quelle limite faut-il fixer aux humoristes dans leur sketch ou chronique ? En d'autres termes : jusqu'où peut-on aller au nom de l'humour ? A l'occasion de l'actualité spectacle de nos deux troubles fêtes, le Mag dresse le bilan sur l'expression libre des humoristes en France.

Didier Porte et Stéphane Guillon. (Photo du  blog de Nicolinux)

Rappels des faits

En juin 2010, les millions d'auditeurs de France Inter apprenaient stupéfaits que leurs deux humoristes préférés de la radio étaient licenciés sans ménagement. En effet, les nouveaux directeurs arrivants Philippe Val et Jean Luc Hees ont jugé excessifs, grossiers et insultants les chroniques tenues par ces deux impertinents. D'une part, dans le cas de Didier Porte, il s'agit d'une chronique jugée virulente qui pastichait Dominique De Villepin, atteint d'un syndrome de Tourette, allant jusqu'à dire "J'encule Sarkozy", plusieurs fois dans son discours. D'autre part, dans le cas de Stéphane Guillon, il s'agit plutôt d'une série de billets d'humeur qui ont fait mouche... ou pas ! Il a à plusieurs reprises piqué au vif des personnalités politiques, comme Dominique Strauss Kahn (aujourd'hui c'est assez ironique, non?) ou Eric Besson, ce qui lui a valu de nombreux blâmes. Néanmoins, la goutte d'eau qui a fait déborder le vase c'est surtout quand il a fustigé ses propres dirigeants, dont M. Hees, choisi directement par M. Sarkozy. A deux ans de la présidentielle, se faire bouter en touche par un piston du petit Nicolas lui-même, c'est louche... Mais nous ne sommes pas là pour estimer s'il y a eu complot politique ou non, mais si nous sommes en droit d'imposer des limites à l'humour. Essayons de réfléchir ensemble sur le seuil de tolérance que nous accordons à nos chouchous anti-conformistes.

Jusqu'où aller ?

"On peut rire de tout... mais pas avec n'importe qui !" disait Pierre Desproges. Cette petite phrase en dit long... mais finalement pas assez sur la légitimité des propos relatés au nom de l'humour. En effet, cela voudrait dire que tout sujet est abordable de manière humoristique, à condition que l'on s'adresse une catégorie de personnes en passe d'en saisir le ton décalé de la chose. Et c'est là que le bât blesse ! Humainement parlant, chacun considère qu'il n'est pas ce n'importe qui. Il peut donc considérer toute parole humoristique avec sagesse. Mais c'est sans compter que l'humain a des sensibilités différentes et que chacun adhère à sa propre forme d'humour. On ne peut définitivement pas plaire à tout le monde.

Est-ce là le défaut de ces humoristes ? Discernent-ils cette subtilité qui existe entre rire de tout et rire pour tout le monde ? Prennent-ils du recul face à leurs propos et sont-ils conscients qu'ils heurtent parfois ? Il est simple de balancer des énormités en public, de rire des horreurs qui touchent directement l'humanité mais il est plus difficile ensuite d'assumer les blessures produites par ces attaques. Soit ! Il est vrai qu'il existe un malaise aujourd'hui : la contradiction flagrante de la société bien pensante, fervente engagée dans la lutte contre toutes les discriminations, pour le respect de tout individu et de sa libre expression, offusquée par les propos ambigus de personnalités politiques,  qui en même temps va rire de ce qui ne le touche pas directement en applaudissant des cyniques individus qui défient finalement  leurs principes. C'est vrai que le politiquement correct, c'est has been...et surtout très hypocrite !

Alors où se trouve cette limite entre ce qu'il est possible ou non de dire ? Il existe des lois dans le monde condamnant le lynchage au nom de la dignité de chacun. Au nom de l'humour et du second degré, devrait-on être au dessus de ces lois ? Difficile de se positionner. Au final, c'est un vrai dilemme cornélien qui se pose, et aucune solution ne peut véritablement être apportée. Au regard de tous ces journalistes muselés dans le monde, la France a tout de même le "moins mauvais" discernement face à sa liberté d'expression. Nous avons le droit d'exprimer nos opinions, nos valeurs, nos formes d'humour de quelque manière que ce soit sans être condamné. Juste une chose à garder à l'esprit : nous nous devons de répondre de nos actes quand nous heurtons des sensibilités. L'humour noir ne justifie pas tout et conduit parfois à un dialogue ultérieur nécessaire, malheureusement, pour cause de fierté de l'artiste, il n'a jamais vraiment lieu. Stéphane Guillon, Didier Porte, ainsi que DieudonnéElie SemounGaspard Proust et bien d'autres pourraient peut-être tenter d'expliquer leur véritable position, que l'on sache enfin le fond de leur pensée, sans artifice humoristique démagogique. Cela n'arrangera pas tout mais cela aura le mérite de faire avancer le schmilblick. Un peu d'humilité, ça aide un peu tout de même !

L'actualité des humoristes : la force du martyr ?

Nous pouvons néanmoins être fiers d'une chose aujourd'hui : quoi qu'il arrive, en France, un artiste a toujours la possibilité de continuer à s'exprimer. Malgré les foudres médiatiques qui se sont abattues sur Dieudonné, malgré le fait qu'il ne plaise pas à tout le monde, il continue, envers et contre tout, de se produire... peut être plus à Bercy, mais au moins dans divers lieux très méconnus du grand public, où seules les petites souris fidèles et malignes savent le suivre.

Ainsi, Didier Porte et Stéphane Guillon ont depuis un an véritablement puisé une force dans le tapage médiatique qui a suivi leur éviction. Aujourd'hui, Stéphane Guillon est en tournée de son spectacle Liberté surveillée, dans lequel il n'hésite pas à en rajouter une couche sur ses détracteurs et sur le président. Il sera au Grand Théâtre de Limoges le 24 Mai. Quant à Didier Porte, en parallèle de ses deux livres dans lesquels il relate avec humour son licenciement de la radio, il est en tournée avec son one man show Didier Porte aime les gens. Sa prochaine représentation a lieu dès demain, vendredi 20 Mai, à l'Espace du Crouzy à Boisseul. L'humour, s'il comporte des limites morales plus ou moins grandes selon les personnalités, peut aussi propulser des carrières artistiques.

Retrouvez toutes les dates de spectacle des deux humoristes sur Agenda Culturel et n'hésitez pas à réagir avec votre propre conception de l'humour et sur vos principes de liberté d'expression.

Théâtre Humour Didier Porte Stéphane Guillon

Commentaires (1)

LN
  • 1. LN | 19/05/2011

Je ne connais pas l'humour et les propos de Didier Porte, mais j'ai toujours pensé que les propos tenus par Stéphane Guillon n'étaient pas plus polémiques que les caricatures de Canteloup ou les sketchs "radio bistrot" d'Anne Roumanoff, par ailleurs encensés sur le service public et Europe 1. Depuis le début du mandat de Sarkozy, les humoristes font leur fond de commerce de "taper sur le président", et Guillon lui-même dit haut et fort que celui qui lui a fait le plus de pub, c'est Sarko tentant de le "museler" !
Par contre, l'humour politique de Guillon and Co. reste à distinguer de celui de Dieudonné. Quand l'humour tourne au négationnisme, quand les propos virent à la stigmatisation de toute une population, ça n'a absolument rien de drôle, et rien ne laisse penser chez Dieudonné qu'il s'agit d'une ironie maîtrisée façon Jérémy Ferrari, mais tout laisse croire qu'il pense véritablement ses propos abjects.

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